Les mondes en fusion de Manuel Wandji

La pensée musicale unique ne passera pas par Manuel Wandji. Rythmicien reconnu, sollicité par les grands noms de la musique africaine et de la danse, le chanteur et percussionniste franco-camerounais pose un nouvel acte de résistance au formatage artistique avec Voyages & Friends, un quatrième album qui ne craint pas le grand écart.

Il revient tout juste du Qatar, où il a fait une “pige” pour Manu Dibango programmé à la première édition de l’African festival. Un remplacement du percussionniste habituel du Soul Makossa Gang. Sans répétition, ça va de soi. Et avec en prime des changements de dernière minute dans la setlist… Manuel Wandji avait toute la confiance de son illustre compatriote qu’il a déjà eu l’occasion d’accompagner sur les plateaux télés de Canal Plus et qu’il a surtout invité sur son nouvel albumVoyages & Friends.

Des rythmes métissés

La formule résume presque sa façon d’envisager la musique. Sur la pochette, le musicien aux dreadlocks blondes fait face à une rivière bordée par une végétation qu’on devine équatoriale. Mais en ouvrant le boîtier digipack du CD/DVD, on se retrouve dans la canopée des gratte-ciels de Manhattan. Contraste total, revendiqué, pour exprimer le contenu musical du projet et “montrer que ce n’est pas parce qu’on est franco-camerounais que les influences s’arrêtent à la forêt et aux pygmées”. Elles viennent aussi de New York, où il se rend régulièrement.
Aujourd’hui, dans l’entourage artistique de Manuel, et sur Voyages & Friends, les talentueuses Charlotte Dipanda et Kareyce Fotso illustrent ce renouveau de la musique camerounaise qu’il encourage.“Elles me voient comme un grand frère, elles m’ont connu à la télévision”, confie celui qu’on surnomme aussi Wambo. Sous ce nom, il a connu un joli succès au Cameroun avec un album afro-reggae commercialisé localement. “Ça a changé énormément mon statut là-bas, je ne peux plus me promener en étant tranquille dans la rue”, s’amuse ce fils de prof de chimie minérale qui a passé une grande partie de son enfance à Yaoundé. Quand il a eu envie d’écrire des chansons au format classique, il explique qu’il est naturellement revenu au reggae, une musique qui l’a habitée – et de reconnaître au passage que le dub jamaïcain n’est pas étranger à sa façon de mixer en général.C’est là qu’est né Today Obama, le titre le plus ancien de l’album, au moment symbolique de l’élection de l’actuel locataire de la Maison-Blanche en 2008. Cet a cappella très élaboré, featuring le roi du beat box, Kenny Mohammad, reflète le rôle donné aux voix sur ce disque. La rencontre avec le groupe Voices du Philip Hamilton, qu’il a rejoint régulièrement entre 2005 et 2011, a redonné confiance à Manuel sur le plan vocal.

Depuis son précédent album Planet Groove il y a huit ans, il a trouvé la formule qu’il cherchait pour se produire sur scène. Avec ce concept baptisé Voices of Percussions Project, le rythmicien s’est entouré de danseurs, lui qui a beaucoup collaboré avec des chorégraphes au cours des dernières décennies. “Ce sont les danseurs qui sont venus me chercher au début parce qu’ils aimaient bien ma manière un peu urbaine de jouer les percussions. J’ai fait beaucoup de stages, d’accompagnement et puis après on m’a passé des commandes. C’est une niche mais mes musiques circulent et ça m’a permis de célébrer encore plus le métissage, de travailler avec des Indiens, des Brésiliens, des Burkinabés…”, rappelle le quinquagénaire aux traits juvéniles. Rhythms of Life, son premier album paru en 1999, fait figure d’incontournable pour les élèves de nombreux cours de danse, à la grande surprise de sa maison de disques qui s’étonne de voir de telles ventes avec si peu de promo !

Le « grand frère » de la musique camerounaise

A l’époque, dans le monde de la musique, le musicien qui joue avec les grands noms de la world music (Ray LemaPapa Wemba…) s’est aussi illustré en tant que producteur d’Henri Dikongué, un Camerounais venu en France comme lui suivre des études dans la ville de Besançon, à moins de cent kilomètres de la Suisse. Les deux albums qu’ils font ensemble à la fin des années 90 ont un écho aussi considérable qu’inattendu, en particulier dans leur pays, où l’heure est encore aux boîtes à rythme et non à l’acoustique – Richard Bona n’a pas encore fait parler de lui en solo. “On a lancé une tendance”, observe Manuel dont la démarche séduira aussi le Gabonais Pierre Akendengué, qui le contactera pour venir enregistrer dans son studio bisontin et sa “forêt de percussions”.

Si Bob Marley fait partie des artistes qui le marquent, il y a aussi le Nigérian Fela, mais également le rock occidental des années 70 avec Led Zeppelin, Pink Floyd… La musique l’attrape à cette période, durant son adolescence sur le sol africain. “Avant j’étais un enfant tourné vers la nature. On avait une maison qui était à la frontière de la ville et j’adorais passer mon temps dans la forêt avec les jeunes. C’est là que j’ai découvert la musique traditionnelle parce qu’il y avait plein de villages à côté. J’allais écouter le balafon, les tambours… Je ne savais pas ce que j’allais en faire plus tard mais ça entrait dans mes oreilles”, raconte-t-il, s’extasiant au passage sur les chants des grenouilles qui se croisent, la nuit. Avant d’ajouter, d’un air mi-songeur, mi-résolu : “Quand je serai fatigué d’ici, je retournerai vivre dans la forêt.

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