LES MEMOIRES/ Naissance du Cameroun 1884-1914

MEMOIRES 2

LA NAISSANCE DU CAMEROUN 1884-1914

L’ouvrage d’Adalbert OWONA dévoile d’emblée l’ambition de l’auteur: restaurer la colonisation allemande (1884-1916) en tant que souche référentielle de l’Etat camerounais, ancêtre fondateur et élément structurateur de cette entité territoriale moderne.

ADALBERT OWONA

ADALBERT OWONA

Juste deux parties, somme toute équilibrées, ayant deux chapitres chacune et des développements tenant sur 126 pages seulement -annexes non comprises- pour un thème aussi important, cela est symptomatique a priori d’une parfaite maîtrise du sujet par l’auteur. Adalbert OWONA, diplômé de la Sorbonne, a pour tout dire enseigné pendant 33 ans (de 1964 à son décès en 1997) , l’histoire politique du Cameroun à l’Université de Yaoundé (actuelle Université de Yaoundé I). Il a en outre publié de nombreux articles dans diverses revues spécialisées.

L’analyse de l’auteur, portant sur un sujet qu’il dit à tort ou à raison « peu exploré jusqu’ici », insiste dans la mesure du possible sur des faits et phénomènes de portée essentielle. Elle procède, de manière concomitante, de la recension et de l’interprétation des faits de colonisation allemande jusqu’à date révélés ou non; éclaire a posteriori, factuellement, les travaux de ses devanciers dont les conclusions ne s’en éloignent pas tellement et ; pourrait nourrir à profusion des travaux à venir.

L’ouvrage d’Adalbert OWONA revient en effet sur des points déjà développés ailleurs, avec moins, plus ou la même pertinence mais souvent sans les mêmes illustrations et références bibliographiques. Ainsi en est-il des circonstances de conquête et d’annexion du Cameroun et du bilan exhaustif de la colonisation allemande. Un point d’honneur étant mis sur l’ »Histoire des institutions et faits sociaux du Cameroun « , l’influence de la colonisation allemande sur les plans du modelage administratif de l’entité territoriale camerounaise, religieux, scolaire, sa restauration et le contenu des traités camerouno-germaniques, contrat du bail « trentenaire » allemand sur le Cameroun. L’évocation de cette littérature ne devrait pourtant pas ébranler l’originalité du livre d’Adalbert OWONA, et en établir la redondance des développements, la vacuité ou l’inopportunité de l’oeuvre.

Le Peuple Sawa

Le Peuple Sawa

Dans la perspective de l’auteur, le Cameroun est né d’une interaction coloniale à la fois collusive et collisive entre puissances européennes d’une part guidées par une logique expansionniste, conquérante et concurrentielle, et entre puissances coloniales et populations indigènes par l’entremise de leurs chefs traditionnels d’autre part. Le point de départ se situe à l’annexion par les Allemands de cette « région ethniquement et politiquement morcelée », terra nullius et incognita malgré sa découverte en 1471 par de navigateurs portugais. D’évidence, la colonisation allemande s’origine dans l’initiative privée et un courant idéologique largement favorable à l’engagement colonial. Ce sont là les faits majeurs qui ont infléchi l’anti-colonialisme bismarckien. L’enjeu fut éminemment commercial au départ, caractérisé par le positionnement concurrentiel des explorateurs/navigateurs, négociants/commerçants et résidents européens (anglais, français, allemands…) dans la Baie de Biafra et les prétentions commerciales allemandes au XXè siècle naissant. En concrétisant, la première, ses relations avec les populations indigènes, par une série de traités signés avec les chefs traditionnels le long de la côte en 1884, l’Allemagne a battu la Grande – Bretagne au finish. Il s’ensuivra « une délimitation territoriale du Cameroun », résultant des négociations tantôt coopératives tantôt conflictuelles entre l’Allemagne et ses deux rivaux européens : la France et la Grande Bretagne . La signature progressive d’une série de traités bilatéraux entre l’Allemagne et la Grande Bretagne d’un côté et entre l’Allemagne et la France de l’autre, en passant par la conférence de Berlin (15 Novembre 1884), a en effet permis de définir les frontières du Cameroun. Une délimitation faite par étapes entre 1884 et 1913.MEMOIRES 3MEMOIRES

L’auteur présente ensuite les « trente années de la colonisation allemande » au Cameroun.. « L’héritage colonial allemand » est présenté suivant une évocation sélective des réalisations : création du pays et son organisation administrative, fondation des bases d’une économie moderne, construction des voies de communication, développement du commerce, et ébauche de l’oeuvre sociale. Ce bilan est, de l’avis de l’auteur, malheureusement terni par « un mauvais souvenir » résultant de la répression brutale des résistances camerounaises à l’occupation allemande, aux multiples abus de l’administration coloniale, et matérialisé par la pendaison des figures emblématiques du nationalisme camerounais des premières heures: Rudolph DOUALA MANGA -BELL et Martin Paul SAMBA.

C’est donc tout naturellement que l’auteur conclut son livre par la naissance du nationalisme camerounais.

Au demeurant, l’ouvrage d’Adalbert OWONA est édifiant et semble se situer dans la perspective de « l’opération historique ». Il permet dans une large mesure de reconstituer le travail de structuration politique de l’espace national camerounais dans « la longue durée », de découvrir les événements de la colonisation allemande, le contexte concurrentiel dans lequel elle s’insère et les contingences qui ont déterminé la naissance du Cameroun.

L’auteur tente trois interprétations majeures; que l’on peut rappeler à toutes fins utiles. La toponomastique, le statut juridique du Cameroun sous administration allemande et la délimitation frontalière entre le Cameroun et le Nigéria.

- La maîtrise de l’enjeu symbolique de la toponymie par les allemands découle de l’entreprise coloniale de nomination spontanée et de définition des lieux à travers l’appropriation et la naturalisation de la dénomination Kamerun héritée du portugais Cameroes et son extension sur l’ensemble du pays alors que cela ne désignait que la ville de Douala au départ.

- Sujet très polémique que celui de la condition juridique du Cameroun sous administration allemande du fait de l’usage alternatif des termes de « protectorat » et de « colonie »; tout cela pour qualifier la possession allemande au Cameroun. Ce flou découlerait des circonstances problématiques d’annexion du Cameroun par les Allemands et l’acharnement de ces derniers à en faire par la suite une propriété quasi exclusive et non cessible. L’Empire allemand est ainsi parti de l’anti-colonialisme à une ambition coloniale modeste puis démesurée.

Periodes troubles

Periodes troubles pendant la lutte pour l’indépendance

- Publié au plus fort du conflit camerouno-nigérian portant sur la contestation frontalière l’ouvrage d’Adalbert OWONA introduit un élément d’actualité à travers l’ouverture faite sur l’accord conclu à Londres le 11 Mars 1913 entre l’Allemagne et le Royaume-Uni relatif au tracé de la frontière entre les deux pays, de Yola à la mer, et la réglementation de la navigation sur le fleuve « Cross-River ». L’auteur conclut en effet que les articles 18, 19, 20, et 21 dudit accord affirment clairement la camerounité de la péninsule aujourd’hui contestée de BAKASSI.

L’ouvrage d’Adalbert OWONA souffre cependant d’une absence de projection. A plusieurs reprises l’auteur laisse à chaque lecteur le soin de tirer ses propres conclusions. Cela participe globalement d’une délimitation rigide du travail (1884-1914).

Remuant pourtant des cendres suffisamment refroidies de l’histoire camerounaise, Adalbert OWONA ne prend nullement le risque d’ouvrir son analyse sur d’autres faits de colonisation allemande ayant perduré. Ainsi en est -il de la succession de l’Allemagne par la France et la Grande-Bretagne. L’auteur en donne pourtant les prémisses. Celle-ci n’a été en fait qu’un retournement dialectique d’un modus vivendi sans cordialité entre les trois pays caractérisé par des traités attribuant le territoire camerounais à la première sans pour autant apaiser les convoitises et appétits des seconds. Leur expédition conjointe en 1914, la partition territoriale de 1916 et la suite des événements étaient donc prévisibles. Davantage le Cameroun actuel est moins le produit de la colonisation allemande que de la double colonisation franco-britannique. Cette dernière procède en effet de la disqualification de la première. Il y a donc lieu de s’interroger sur l’obstination d’Adalbert OWONA de faire de la colonisation allemande l’unique souche référentielle de l’Etat camerounais.

De même, la conclusion de l’auteur sur la naissance du nationalisme camerounais du fait d’une double action, atrocités de la colonisation allemande et manipulation des indigènes par la France et la Grande-Bretagne permet de comprendre, au-delà de 1914, la spécificité du nationalisme camerounais pendant le régime international de mandat et de tutelle. L’auteur aurait dû dans ce sens, source à l’appui, informer le lecteur sur les tentatives de reconquête du Cameroun par l’Allemagne Hitlérienne et l’acharnement franco-britannique à faire oublier aux Camerounais les faits de la colonisation allemande. En outre, l’usage exagéré de la nuance par l’auteur laisse parfois penser qu’il évite de prendre position (cas de la condition juridique du Cameroun), donne l’impression de redondance (la découverte du Cameroun par les navigateurs Portugais), et finit par desservir le style concis de l’auteur Enfin, et c’est peut-être le plus important, le fait pour Adalbert OWONA de renouveler du tout au tout la documentation relative au sujet ne devrait servir de prétexte au fétichisme historico-scientifique. Disposer d’une documentation fondamentalement neuve sur la colonisation allemande ne devrait en aucun cas conduire l’auteur à ignorer d’autres études réalisées par ses collègues camerounais sur la question. Encore moins à se considérer comme pionnier ou à considérer le sujet comme peu exploré jusqu’ici.

L’ouvrage d’Adalbert OWONA a tout de même un double avantage : la relecture tonique de la colonisation allemande comme en témoigne cette restitution synthétique des faits et la richesse des annexes : sources et références bibliographiques, illustrations cartographiques et photographiques.

 

LA NAISSANCE DU CAMEROUN 1884-1914 / ADALBERT OWONA, PARIS, L’HARMATTAN,

NOTE DE LECTURE / Louis-Marie M. NKOUM-ME-NTSENY

IRIC – GRAPS
Université de Yaoundé II (Cameroun)

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